De la justesse

La justesse, c’est quoi ?

Peut-on produire des sons justes, jamais au-delà de la partition et qui transmettent une sorte d’universalité, comme si la vérité existait ?

Je sus lire la musique avant de savoir lire les textes écrits. J’avais à peine six ans, quand pour la première fois je fus devant une partition et que j’appris peu à peu à la déchiffrer. Les codes entraient désormais dans ma vie et me seraient utiles tout au long de celle-ci. J’apprenais à apprendre, en quelque sorte. Je me rendais progressivement compte que tout était codifié. C’était comme si les notes sur la partition dansaient comme des caractères cyrilliques dans l’esprit de ceux qui ne comprennent pas le russe, et qu’elles ne demandaient qu’à être domptées. Une fois le langage appris, on pouvait s’exprimer soi-même, je l’avais compris et j’avais hâte de le faire bientôt. Je me souviens d’ailleurs qu’à l’école primaire, je n’avais aucune difficulté à assimiler les nouvelles lettres, et en les assemblant, les nouveaux mots que la maitresse répétait inlassablement afin qu’ils pénètrent dans la tête des enfants les moins attentifs.

Mais alors, qu’en était-il de la justesse ? En fait, le jeu consistait à mémoriser chaque mot, sachant le reconnaitre et le réutiliser à bon escient, ayant soin de le prononcer correctement et de l’écrire sans fautes. C’était alors ça la justesse ?

Cela fonctionnait assez bien pour l’écriture de la langue française mais pour ce qui est du langage musical, il fallait non seulement produire les notes mais aussi leur conférer une couleur, une valeur propre. Je découvris ainsi l’importance de l’interprétation personnelle. En effet, les cordes de mon violon étaient brossées par l’archet avec toujours plus de dextérité, mes doigts placés toujours plus précisément et je compris que l’apprentissage serait sans fin. La justesse était bel et bien une recherche et non pas une fin en soi. Au-delà de la justesse des sons produits, je devais y mettre du mien, les caractériser, leur donner une grandeur propre à séduire tout d’abord mon enseignante sévère et ensuite un auditoire exigeant. Mon baptème eut lieu à l’occasion d’une audition organisée à l’école de musique où je me rendais assidument. Ce n’est que bien plus tard que je compris que le tout consistait à s’enchanter soi-même, et qu’ainsi le jeu était fait, comme si j’étais né avec un don comme certains le prétendaient, une prédisposition innée. Le solfège et les leçons de violon exaltaient ce don que nous possédons tous d’après moi. Cela fonctionnait à merveille, bien que ce fusse cette fois plus contraignant que la simple exécution qui au début m’était demandée. J’avais des comptes à rendre à moi-même. Je cherchais dès lors l’harmonie et non plus seulement la reproduction des sons. J’avais peut-être découvert la justesse. Mais je ne savais pas encore que le fait de l’appréhender ne suffirait pas à la maitriser, à savoir l’utiliser, la produire à chaque instant, ou lorsque cela deviendrait nécessaire pour le plus grand plaisir de l’auditoire. Les autres aussi devraient avoir leur content. Ainsi, la musique devrait-elle me convaincre d’abord avant d’arriver aux autres.

Que voulait dire ce concept de justesse appliqué aux mots ?

Les mots avaient tous un sens, dit premier, qui correspondait à l’usage le plus fréquent. Ils étaient tous nés au pays de la civilisation. Il me fallait donc parfois en connaitre l’histoire, leur étymologie, afin de bien les employer. Ils avaient grandi en compagnie de leurs « synonymes et antonymes » ou de leur version archaique. Tout mot pouvait donc être néologique par rapport à d’autres, dans le contexte de société donné. Ils accompagnaient et agrémentaient, et c’est ici fondamental, la vie des hommes sur la terre depuis la nuit des temps jusqu’à ce jour. La justesse était donc encore et toujours à l’ordre du jour, comme elle l’avait été pour nos aïeux et le serait pour nos enfants. Elle était l’alliée des penseurs et poètes qui savaient en faire un arme incisive. Je présumais alors qu’elle préexistait avant tout choix d’employer un mot plutot qu’un autre ; elle habitait tout simplement l’esprit des hommes et les prédisposait à cette recherche de la vérité au travers de l’emploi des mots. Nous en étions tous capables dès la naissance. Lorsque les mots étaient bien choisis, ils pourraient atteindre les autres, les toucher et les émouvoir, les surprendre et même parfois les indigner. Les mots n’étaient-ils pas des véhicules de la pensée au service de chacun de nous, chaque jour de notre vie ? Je décidai donc d’en apprendre le plus possible et de m’équiper des dictionnaires les plus complets afin de pourvoir à mon besoin de communiquer avec les autres. Par ailleurs, je lisais autant que faire se peut, aussi bien les livres que je trouvais chez moi que ceux que j’allais découvrir à la bibliothèque, à laquelle ma mère m’avais fait le cadeau de m’inscrire. Ainsi, la recherche éperdue des mots justes a-t-elle correspondu pendant de longues années à ma quête de vérité et de liberté.

Mes aptitudes intellectuelles, mon éducation et le contexte culturel français favorable ainsi que l’accès à ces nombreux ouvrages édifiaient en moi un désir toujours plus grand de justesse, de vérité et de liberté. Je dus néanmoins comprendre bientôt que ces mêmes mots ne seraient que des récipients pour contenir mes pensées, ces dernières étant en perpétuelle évolution. Mon inconscient, nourri du quotidien, alors que je grandissais physiquement et intellectuellement, continuait de ressasser des idées et concepts pour lesquels je trouvais parfois difficilement des enveloppes pour les contenir et il me conduisait paradoxalement vers la confusion, prix à payer dans cette recherche sincère qui m’anima de mon enfance jusqu’à l’âge adulte.

Les idées, toutes les idées, pouvaient-elles être toutes exprimées ? Les pensées, toutes les pensées seraient-elles toutes traduisibles ? Bien que je n’eusse pas encore découvert les mots des hommes, les mots anglais, allemands et italiens qui prétendaient eux aussi être le langage des hommes et des femmes anglophones, germanophones et italiens, je me posais déjà ces questions. Quelle fut donc ma surprise de réaliser à quel point la communication humaine n’était autre d’une tentative de négociation, de médiation et de relation avec les autres, tantôt réussie tantôt désastreuse. Fallait-il alors comme pour la musique, accepter ce défi qui consiste à consacrer sa vie entière à la recherche de la justesse, afin de pouvoir jouir de relations heureuses avec les autres ? Peut-être, mais en tous cas, cela ne suffirait probablement pas. En effet, le simple fait de s’exprimer avec justesse ne pourrait jamais palier au manque d’intérêt, à la distraction et à l’indifférence. Pour autant, j’avoue aimer la justesse et continue à la rechercher, conscient de ne jamais vraiment la posséder. La justesse en effet, dans le meilleur des cas, comble le chercheur et invite les autres à la réflexion et dans certains cas, arme la persuasion, blesse et parfois même, dérange.

Pour autant, loin de moi l’idée du besoin (ou de l’obligation) de se mettre au diapason d’autrui. Les valeurs que nous adoptons sont dans la nature et elles sont intégrées au fil du temps à un système qui, par définition, est amené à se modifier et qui nous guide dans nos choix, pour produire les notes harmonieuses et justes de notre vie. Afin d’éviter toute dissonance, il est sage de continuer d’apprendre à jouer de notre instrument, que ce soit par l’apprentissage de nouvelles langues ou simplement en enrichissant le lexique de notre langue maternelle. Le monde des mots est infini ; il nous fournit les meilleurs moyens pour communiquer nos pensées les plus profondes.


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